• LA FÉE POLYBOTTE (Conte des Vosges)

    La fée polybotte

    De toutes les fées qui vivaient dans la région de Gérardmer, Polybotte était la plus puissante et la plus redoutée. Elle habitait la montagne de Naymont dans une grotte au coeur de la forêt de Martimpré. Elle avait mauvaise réputation, car sa méchanceté s’était exercée à plusieurs reprises aux dépends des paisibles Géromois. Sa laideur physique était proverbiale. Aussi était-il rare qu’un habitant, à la recherche de bois mort, osât se hasarder dans les parages de la grotte qui était, affirmait on, le vestibule de son palais.

    Or, un jour, un noble chevalier qui accompagnait le Duc de Lorraine à une chasse à l’ours dans les environs de Gérardmer, s’égara dans l ‘immense forêt. A la nuit tombante, fatigué, son cheval fourbu, il avisa une anfractuosité de roc qui sembla un abri suffisant pour passer la nuit. Il décida donc de s’y reposer, avant de rejoindre ses compagnons le lendemain. Mais c’était la grotte de la redoutable fée Polybotte.

    A peine le chevalier avait franchi le seuil, qu’il se vit soudain enveloppé d’une éblouissante clarté. Dans le fond de la grotte, les rochers semblaient s’entrouvrir sur une salle immense, aux resplendissants murs de cristal. Le sol était recouvert d’un gazon coupé ras, où l’on apercevait des fleurs splendides qui embaumaient l’air d’un parfum capiteux et ensorcellent. Une musique vaporeuse, irréelle, paraissait jaillir des profondeurs de l’antre, sans que l’on pu distinguer les musiciens.

    Surpris, le chevalier s’arrêta et, se passant la main sur les yeux :
    -Par le Diable et par l’Enfer, je ne rêve pas! Mais où suis je donc ?
    Mais il était très brave et résolument, il avança. Alors il vit venir à lui une vieille dame très grande qui portait sur le front un diadème orné de pierres, plus précieuses les une que les autres. Elle était entourée de nains, d’elfes et de sotrés qui formait un cortège enchanteur. De sa voix douce et légère, elle invita le chevalier à devenir son hôte pour la nuit. Cette dame, c’était Polybotte…

    Le chevalier accepta son hospitalité, conscient qu’il allait certainement vivre une expérience hors du commun. Polybotte lui indiqua une couche de fleurs fraîches sur laquelle il s’allongea. Puis les elfes et les nains, dansant et chantant, lui servirent comme ils auraient fait à un Dieu, des mets succulents et des boissons merveilleuses. Mais le temps défilait et le chevalier commençait à penser qu’il devrait rentrer bientôt.
    Face à lui, Polybotte le regardait étrangement, ses yeux brillaient. Elle déployait tous les stratagèmes imaginables pour ranimer la conversation. Et faire naître l’amour car elle avait trouvé sa moitié, elle en était sûre. Le chevalier compris et se sentit soudain mal à l’aise. La fée, aux premiers abords était attirante par sa gentillesse et sa richesse.

    Mais son charme était inexistant, elle était laide et son visage était couvert de rides aussi profondes que le sont les vallées de la montagne.
    – Noble chevalier, l’aube va bientôt poindre derrière les grands sapins. Votre départ me rend triste car, malgré ma puissance, je m’ennuie et j’aurais besoin de votre amour si vous consentez à m’en donner.
    – Noble Dame, vous êtes merveilleuse et c’était un cadeau inespéré que de vous rencontrer. Mais ma femme et tous mes compagnons m’attendent dans mon château. Je ne puis les abandonner…
    – Comment cette vie aussi misérable que celle que tu mènes peut t’attirer ? Je t’aurais pourtant offert bien du bonheur… Mais si tel est ton désir, alors va, mais prends garde à toi car la bise du matin est glaciale en cette saison…

    Sa voix était menaçante et son visage s’était fait plus rude. Le pauvre chevalier en frissonna d’horreur. Déterminé à quitter les lieux sans plus tarder, il se leva et s’approcha de l’entrée de la grotte. Brusquement, un énorme bloc de glace se détacha de la paroi rocheuse et l’emprisonna tout entier.

    Aujourd’hui encore, lorsque l’on s’aventure dans les bois près de Gérardmer, on peut voir, dans la fente de Kertoff, de la glace à n’importe quels moments de l’année. Alors, si vous passez par là, ne vous laissez pas prendre au piège…

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